DSK ET LES NEVEUX FRANçAIS DE LONCLE SAM
Les images repassées en boucle dun Dominique Strauss-Kahn menotté, abattu, criblé de flashs photographiques ont fait le tour du monde. Devant leur petit écran daucuns se sont émus, dautres réjouis, mais la plupart des observateurs ont manifesté de la stupéfaction, voire de lincrédulité. Londe de choc sétant particulièrement fait sentir dans lhexagone. Pourtant lévénement méritait mieux que les commentaires fastidieux sur la nouvelle donne créée par léviction de Strauss-Kahn aux prochaines élections présidentielles (1), ou les jésuitiques plaintes sur limage dégradée de la France dans le monde (une image beaucoup plus écornée récemment en Tunisie et dans les pays du monde arabe). On vérifie une fois de plus combien le spectacle est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience quand seules prévalent en terme de choix, dun coté lattitude indignée à légard du traitement médiatique infligé à DSK, de lautre celle de la compassion envers la victime. Si lon essaie de réfléchir sur cet événement sans précédent (à léchelle hexagonale du moins) force est de constater que cette mise en spectacle où les habitus sociaux sont inversés (lhumiliation étant réservée à lhomme puissant, le Blanc, et la commisération à la femme modeste, la Noire) joue le rôle dun leurre, dun écran de fumée ou dun trompe-l'oeil. Elle permet descamoter la réalité quotidienne au pays de lOncle Sam. La société américaine est inégalitaire, raciste, violente, criminogène. Il y a beaucoup plus de différence aux États-Unis entre les riches et les pauvres quen Europe occidentale, par exemple. Donc plus de sans abris, plus de demandeurs demploi, plus de non bénéficiaires dune couverture sociale, plus de personnes souffrant de faim ou de malnutrition. Les détenus représentent 1 % de la population étasunienne. Soit le taux dincarcération le plus élevé de la planète, devant la Chine (2). La moitié des personnes incarcérées sont Afro-américaines (3) (pour un quart de Latino-américains). Bien entendu cette réalité sociale népuise pas tout ce qui peut être rapporté sur les USA mais dit lessentiel. Depuis lincarcération de DSK on aurait tendance à loublier ou à locculter (4).
Il en va de même, question escamotage, pour les commentateurs célébrant une justice à laméricaine plus ou moins réduite à lexemplarité formelle du traitement judiciaire de DSK : sur le mode apologétique chez les habituels sectateurs du monde anglo-saxon, ou plus mesuré dans léloge à Médiapart. On ne reprendra pas ici le sempiternel et vain débat sur les avantages et désavantages des modèles américain et français (voire européen). Dailleurs le modèle français pourrait évoluer, selon les vux de lactuelle majorité, vers un modèle mixte (inspiré largement du modèle américain). La suppression du juge dinstruction étant le premier maillon dune chaîne qui permettrait dassurer une meilleure défense des justiciables mis en examen pour des délits dordre financier. On voit à qui profite le crime. Les naïfs admirateurs, via lexemple de DSK, dun modèle américain reposant sur léquité risquent de déchanter quand ils sapercevront, à linstar des États-Unis, que cette justice réformée favorise sensiblement les inculpés disposant dun substantiel compte en banque. Dans cette histoire DSK devient larbre qui masque la forêt.
Cependant le spectacle naurait pas atteint ce degré dexcellence sans les deux conditions suivantes. La première, dordre formel, nécessitait que le filmage de DSK sinspire de ces séries américaines dont raffolent nos contemporains ; la seconde, plus structurelle, renvoie au puritanisme américain. On nous répondra que les personnes choquées par les images new-yorkaises font au moins la différence entre le réel et le virtuel. Certes, mais on aimerait que ces mêmes personnes puissent retourner ce regard critique en direction des séries américaines. Ce qui est moins sûr.
Le puritanisme plonge ses racines dans lAmérique des origines. Il faut pourtant attendre le dernier quart du XXe siècle pour voir le droit se substituer en quelque sorte à la morale commune : à travers la judiciarisation dopinions et de comportements qui, sous les rubriques obscénité, indécence, pédopornographie, contribuent à instruire le procès non seulement dune sexualité déviante mais de pratiques ou encore de propos répréhensibles et condamnables du point de vue de lordre moral. Ce nest pas le fait du hasard si, cet ordre moral sexportant en Europe, des pays comme la Grande Bretagne, la Belgique, la France ont été le théâtre, à la fin du XXe siècle et au début du siècle suivant, de campagnes antipédophiles qui pour lhexagone culmineront avec laffaire dOutreau. Deux procès retentissants provoquent un séisme à la mesure dune vérité qui navait cessé dêtre bafouée. A juste titre la justice française a été mise en accusation mais elle ne faisait que prendre le dernier train en marche. Sans ce climat délétère dordre moral instrumenté par des groupes de pression et relayés par la majorité des médias et du personnel politique nous naurions pas débouché sur lun des principaux fiascos judiciaires de la Cinquième république.
Ici (le puritanisme) comme ailleurs (les politiques sécuritaires, carcérales, le cinéma spectacle (5), la télévision poubelle, le contrôle technologique, le politiquement correct (6)) les États-Unis restent ce laboratoire de laliénation, du dressage des corps et des esprits, du meilleur des mondes capitalistes. Les thuriféraires des USA mettant en avant légalitarisme américain évoquent, sans trop forcer le trait, ces staliniens qui jadis brandissaient la constitution soviétique de 1936 (dite la meilleure du monde) pour prouver que lURSS était le pays de la justice et de la liberté.
Voilà qui méritait dêtre rappelé. Il se trouvera peut-être un Philippe Roger (auteur de Lennemi américain : généalogie de lantiaméricanisme en France ) pour penser que pareil rappel sinscrit en droite ligne dans cette filiation antiaméricaniste. Ce qui serait exagéré : notre Amérique nest pas la leur, comme on disait encore en dautres temps. On ajoutera, pour conclure, que la première se trouve cependant de plus en plus réduite à la potion congrue (7). Quant à la seconde, les neveux français de lOncle Sam viennent décrire une page supplémentaire.
Max Vincent mai 2011
(1) Cette éviction possède au moins lavantage de nous épargner un face à face Sarkozy-DSK. LÉlysée comptait se réfaire une virginité sur le mode populiste (en terme dimage : Sarkozy le candidat du peuple contre Strauss-Kahn le candidat des puissants). La stratégie était déjà en place. Des révélations (sur les deux talons dAchille de DSK, largent et les femmes), bien distillées, devaient précéder, puis accompagner la campagne proprement dite qui aurait alors atteint des sommets de démagogie, de crétinisation et de confusion jamais encore atteints dans ce pays lors dune élection présidentielle.
(2) A titre de comparaison ce taux dincarcération est sept fois plus élevé aux USA quen France.
(3) En rappelant que les Afro-américains représentent 13 % de la population aux USA. Et daucuns minimisent la discrimination raciale dans ce pays !
(4) On sait que laffaire DSK a libéré de la boite de pandore un remugle sexiste qui, le ridicule tuant, ne mérite guère lexcès dindignation de nombreux médias ou commentateurs patentés, sans parler du ban et de larrière ban féministe. Les saillies des sieurs Kahn et Lang témoignent certes de lesprit de caste mais ne sauraient, comme on le prétend, rendre compte en profondeur dune spécificité française. Cest accorder une importance excessive à des propos dun archaïsme pour moins suranné. Plutôt que de tirer sur de telles ambulances nos indignés feraient mieux de se pencher ici sur le monde tel quil va. Les nouvelles technologies permettent lexpression de formes inédites de sexisme autrement plus insidieuses ou inquiétantes. Mais comme on le disait autrefois pour Billancourt, il ne faut pas de nos jours désespérer Kevin ou Jordan.
(5) Rappelons que le cinéma hollywoodien, du temps de sa splendeur déjà, faisait la publicité dun monde lisse, sans conflit, mensonger : qualité qui, chez le spectateur, contribuait à évacuer ce pourquoi le dit spectateur avait par ailleurs toutes les bonnes raisons du monde de ne pas trouver celui-ci admirable.
(6) Dans un article du Monde du 27-05-2011, en relation avec le parcours du combattant que représente lachat dun appartement à New York par un violeur présumé du nom de Strauss-Kahn, nous apprenons que les co-ops (85 % de la propriété immobilière new-yorkaise) sont régies par des règles, fixées par un conseil dadministration, souvent draconiennes pour ne pas dire ahurissantes. Lacquéreur, pour pouvoir acheter, doit dabord passer un interrogatoire devant ses futurs copropriétaires, qui ont le droit dinterdire son achat sans se justifier. Il lui faut répondre à certains critères (comportement, niveau social, capacité financière...) et accepter les règlements spécifiques à chaque co-op. Selon les cas, il doit sengager à ne jamais louer son bien, ou à ne le faire que pour une durée limitée ; à ne pas fumer dans lappartement : à ne pas avoir danimal ou de machine à laver le linge ; à ne pas repeindre une pièce sans autorisation, etc., etc. LAmérique invente le totalitarisme loft (ou soft) à tous les étages !
(7) Dune administration américaine à une autre la différence, il va de soit, se fait dautant plus sentir quand un Obama succède à un crétin du genre Bush junior. Mais, la politique étrangère mise à part (et encore !), cela ne change rien fondamentalement. On se souvient des difficultés de Barack Obama pour réformer linique système de santé américain, y compris dans son propre camp. Et pourtant cette réforme, plutôt minimaliste, ne salignait même pas sur les systèmes de santé européens.